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Fintech: paiement

Le cash en Suisse

Même si l’argent liquide reste apprécié, la tendance est à une utilisation grandissante de nouveaux moyens de paiement digital. Assistons-nous à la fin du cash?

Bien que les Suisses restent toujours attachés au cash, la tendance est à une utilisation grandissante d’autres moyens de paiement tels que les cartes de débit ou de crédit et, plus récemment, les applications mobiles (Twint, Apple Pay, Google Pay, Samsung Pay). Selon une enquête de la BNS parue en 2021, la part des transactions non-récurrentes réalisées avec de l’argent liquide a diminué de 70% en 2017 à seulement 43% en 2021, soit une baisse de 27%. A l’inverse, les cartes de débit et de crédit sont de plus en plus utilisées.

La tendance est donc à une utilisation plus restreinte de l’argent liquide. Ces développements sont en partie le résultat d’une politique assumée de promotion des paiements électroniques: on peut citer le lancement de l’application de paiement mobile Twint en 2017 ou encore le développement de la fonction «sans-contact» sur la plupart des cartes de paiements. Ces innovations, qui permettent de simplifier l’expérience de paiement sans liquide, ont rencontré un franc succès auprès de la population. L’application Twint compte par exemple près de 3 millions d’utilisateurs en Suisse fin 2020, en augmentation de près de 80% sur une année. De plus, environ 97% des cartes de crédit et 80% des cartes de débit étaient équipées de la fonction «sans contact» fin 2019. Finalement, on peut noter que la pandémie de coronavirus a également accéléré cette tendance de fond en favorisant les moyens de paiements ne nécessitant pas d’interactions physiques.

A l’intérieur du pays, le degré d’utilisation du cash varie en fonction de critères sociodémographiques (voir graphique ci-dessous):

  • La région linguistique: c’est en Suisse romande que la proportion d’individus se considérant «payeurs en espèce» est la plus faible avec un peu plus de 15%. Vient ensuite la Suisse alémanique avec 20% puis le Tessin avec une proportion d’environ 30%.
  • Le revenu: il existe une relation négative entre revenu et utilisation du cash. En effet, un peu plus de 30% des ménages gagnant moins de 4’000.- par mois se considèrent comme «payeurs en espèce» alors que cette proportion n’atteint que  10% chez les ménages gagnant plus de 10’000.-.
  • L’âge: les personnes âgées de plus de 55 ans ont tendance à plus utiliser l’argent liquide que la moyenne.

Il est aussi intéressant de relever que le montant des transactions joue également un rôle. En effet, la part des paiements en espèces diminue sensiblement avec l’augmentation du montant des paiements. L’argent liquide est le moyen de paiement le plus fréquemment utilisé pour les montants inférieurs à 20 francs. Dans la fourchette de 50 à 200 CHF, la majorité des paiements sont effectués avec des cartes de débit. Pour les montants plus importants, notamment ceux supérieurs à 1000 francs, les cartes de crédit sont également souvent utilisées. Les applications de paiement telles que Twint ou PayPal, en revanche, enregistrent des parts d’utilisation tout aussi élevées pour les petits et moyens montants, et présentent donc un schéma d’utilisation moins clair en fonction du montant du paiement. 

Le cash dans le monde

Selon le World Cash Report (2018), le degré d’utilisation de l’argent liquide varie grandement entre les pays:

Au niveau mondial, les facteurs suivants sont importants:

  • Culture inhérente au pays
  • Lois: cela peut aller du refus légal du cash (Suède) à l’acceptation obligatoire (France)
  • Infrastructures à disposition (souvent corrélées au niveau de développement du pays): pour un pays peu développé, les applications de paiement sur téléphones mobiles, plus faciles à mettre en place, peuvent apparaitre comme une alternative intéressante (exemple de M-Pesa au Kenya).

Les avantages du cash

L’argent liquide continue de jouir d’une grande popularité et reste un moyen de paiement dominant en Suisse. Plusieurs éléments peuvent expliquer cet état de fait:

  • Anonymat: une fois le cash retiré, il nous est possible d’acheter ce que nous désirons sans que cela ne soit traçable.
  • Rayon d’acceptation: à l’inverse de certains moyens de paiement électroniques dont l’acceptation reste parfois limitée, l’argent liquide bénéficie d’une acceptation quasi-universelle (les commerces refusant l’argent liquide restent extrêmement minoritaires).
  • Habitude et facilité: l’utilisation de l’argent liquide est maintenant profondément ancrée dans nos habitudes. L’argent permet aussi un meilleur contrôle de nos dépenses.
  • Réserve de valeur: les principales raisons d’utiliser l’argent liquide comme réserve de valeur à court ou à long terme sont la disponibilité immédiate en cas de besoin et, dans une moindre mesure, les mesures de précaution pour les situations de crise. Selon l’enquête de la BNS (2021), 70 % des participants à l’enquête l’utilisent en tant que réserve de valeur.

La fin du cash?

Pour certains économistes, il serait bénéfique que le cash disparaisse entièrement. Selon Kenneth Rogoff, économiste et professeur de l’Université d’Harvard et auteur du livre «The Curse of Cash», l’utilisation du cash implique les inconvénients suivants:

  • Anonyme et difficilement traçable: le cash apparait dès lors comme le moyen de paiement privilégié pour les activités illégales (évasion fiscale, corruption, terrorisme trafic de drogues ou d’êtres humains).
  • Favorable à l’économie souterraine: selon les calculs de Rogoff, près de 50% de l’argent liquide est utilisé afin de cacher certaines transactions. En 2013, il y avait environ 1,3 trillion de dollars en cash en circulation aux États-Unis, ce qui équivaut environ à une moyenne de 4’000$ d’argent liquide détenus par chaque citoyen en permanence; ce qui ne correspond évidemment pas à la réalité et prouve qu’une partie importante de l’argent liquide est utilisée à des fins illégales. Il est estimé que l’économie souterraine représente environ 20% et 8% du PIB en Europe et en Suisse respectivement.
  • Perte de rentrées fiscales: selon les estimations de Rogoff, si toutes les activités étaient déclarées, les Etats-Unis encaisseraient 450 milliards de dollars d’impôts supplémentaires.

Quel avenir?

Le potentiel de croissance des moyens de paiements électroniques est important. Selon le «Swiss Payment Monitor 2020», plus de 3 personnes sur 5 peuvent s’imaginer utiliser encore plus fréquemment le paiement sans contact et les achats «in-app» (par exemple pour l’achat de billets sur l’application CFF) durant les trois prochaines années. Pour le paiement mobile en ligne, cette proportion atteint plus des deux tiers (69%) et pour le paiement mobile dans les commerces physiques, le taux est le plus faible (52%). Ceci peut notamment s’expliquer par une mauvaise évaluation de l’expérience de paiement qui est souvent considérée comme «lente», «peu fiable» ou même «inutile». Mais ces considérations négatives pourraient s’atténuer dans le futur si les infrastructures de paiement mobile s’améliorent.

De plus, les mentalités sont en train de changer. Bien que le paiement «sans contact» reste moins bien évalué que les méthodes de paiement traditionnelles pour des raisons liées à la sécurité, son attractivité et son utilisation sont en claire hausse.

Finalement, l’on peut supposer que le commerce en ligne va continuer à se développer fortement. Dans la mesure où les paiements électroniques sont particulièrement bien adaptés à ce genre de situation, on peut s’attendre à ce qu’ils gagnent en importance.

Cependant, on aurait tort d’enterrer le cash trop vite. En effet, les Suisses restent très attachés à l’argent liquide; pour les trois quarts d’entre eux, la fin du cash n’est simplement pas envisageable et seulement 1 Suisse sur 5 est favorable à une suppression totale. Le cash a donc encore de beaux jours devant lui.

Sources