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IA et futur du travail
lundi 12 novembre 2018

L’arrivée de l’intelligence artificielle va bouleverser le monde du travail. Quel impact sur les salaires? Comment limiter les inégalités?

Source: Pixabay

L’anxiété liée à la technologie existe depuis bien longtemps. Prométhée est connu pour avoir volé le feu sacré de l’Olympe (symbole du progrès) afin de le donner aux hommes. Or le feu n’en reste pas moins destructeur. Métaphore de l’apport de la connaissance, le mythe de Prométhée nous met aussi en garde contre les méfaits du progrès pour la société.

Bien que technologie soit synonyme de croissance, il existe un sentiment de méfiance à son égard. Les économistes y voient trois raisons:

  1. la substituabilité entre travail et machines, source de «chômage technologique»
  2. l’aliénation sociale, soit au sens de Marx (asservissement du capital), soit au sens large (via l’abolition du travail)
  3. «l’horizon technologique», autrement dit la fin du progrès.

Et cette crainte n’a jamais été aussi pertinente qu’aujourd’hui, à l’heure où l’intelligence artificielle (IA) effectue de plus en plus nos tâches. Pourtant, la situation est-elle si différente qu’avant? L’IA menace-t-elle nos emplois, nos salaires et notre bien-être d’une manière sans précédent? Écoutons la réponse des économistes.

Quel futur pour le travail?

Inutile de parler de travail du futur dans un futur sans travail. Au travers d’une étude scientifique, des économistes ont cherché à déterminer la probabilité de robotisation de 702 jobs. Pour ce faire, ils ont déterminé l’intensité relative de trois attributs impliqués par chaque emploi:

  1. perception/manipulation
  2. intelligence créative
  3. intelligence sociale

Par hypothèse, les tâches requérant un haut degré de ces attributs connaissent un risque de robotisation faible.

Les résultats sont alarmants: près de 47% des emplois aux USA sont fortement susceptibles d’être automatisés dans un futur proche (plus de 70% de probabilité). Le serez-vous?: «Will robots take my job?», un site internet basé sur cette étude, prédit si un robot risque ou non de vous remplacer.

Mais au fond, est-ce vraiment un problème? En 1930 Keynes présentait l’idée d’un monde idyllique ultra-avancé où le problème économique est résolu, la nécessité n’existe plus et la recherche du bien gouverne celle de l’utile. Bref, un monde où les robots font tout le boulot, et où l’homme se consacre à l’art et aux loisirs… Le problème – et Keynes le savait bien – c’est la transition. Vraisemblablement, le passage à une société robotisée fera des gagnants et des perdants. En ce sens, la première variable à considérer est le salaire.

De la machine à vapeur à l’IA

Comprendre l’impact de la robotisation sur les salaires passe par l’étude du degré de substituabilité entre robots et travailleurs. Or on ne peut parler de travailleurs sans tenir compte de l’hétérogénéité du marché du travail. Pour simplifier, les économistes séparent la main-d’œuvre en deux groupes: qualifiée et non qualifiée. La récente révolution numérique a favorisé la main-d’œuvre qualifiée, car les nouvelles technologies se sont avérées comme de bons substituts pour les tâches routinières, qui ne requièrent généralement pas de diplôme. Historiquement, ça n’a pas toujours été le cas:

Comme le montre ce graphique, la différence salariale est restée stable, sauf dans deux cas, où elle a chuté. Par exemple, lors de la révolution industrielle, les machines ont remplacé les artisans qualifiés et accru la demande d’employés non qualifiés.

Ainsi, l’arrivée de l’IA pourrait bien réitérer un phénomène historique et renverser la tendance en affectant négativement le salaire des travailleurs qualifiés!

Celui qui possède les robots dirige le monde

Mais le salaire ne fait pas tout. Au fond, rien n’empêche les travailleurs d’accepter une part plus petite du produit total contre une meilleure qualité de vie. Encore faut-il qu’ils puissent bénéficier des gains de productivité.

Car l’OCDE a remarqué que, de 1990 à 2009, la part du revenu total représentée par le travail a diminué dans 26 des 30 pays membres. Autrement dit, la productivité a plus augmenté que les salaires réels. En parallèle, les inégalités de revenu ont augmenté:

En filigrane, on lit que le rendement du capital a augmenté plus vite que celui du travail. L’introduction de nouvelles technologies a fait pression sur les bas salaires, réduisant l’accès de la main-d’œuvre non qualifiée à la consommation et à l’épargne. L’accès à la consommation, n’est-ce pas là une mesure du niveau de vie?

Quant à l’épargne, elle demeure le seul moyen pour les agents économiques d’acquérir du capital et donc de bénéficier des gains de productivité. Le message est clair: dans un tel contexte, les propriétaires des robots seront les gagnants du progrès technologique.

Une dystopie inévitable?

Même si les robots viennent à dominer l’humain dans toutes ses tâches, la théorie de l’avantage comparatif nous garantit qu’il restera du travail là où l’avantage relatif des robots est moindre. Reste à savoir quel travail: si les hommes se spécialisent dans les jobs peu payés, alors le bien-être des individus dont le revenu dépend essentiellement du travail risque de chuter, et la prospérité sociale est en danger.

Dès lors, quel rôle pour les politiques? Limiter le progrès technologique n’est pas une option. Mais dans un monde où le travail se raréfie, élargir le spectre des biens publics aux biens dits primaires (nourriture, éducation, logement, santé) peut s’avérer nécessaire. Outre les voies traditionnelles (redistribution via l’imposition et épargne forcée), le revenu universel constitue en ce sens une possibilité, malgré les réserves émises à son égard par bon nombre d’économistes.

À titre privé, l’acquisition de la technologie semble une alternative sure. Perdre son emploi pour le céder à une machine que l’on possède ne pose aucun problème: au contraire, cela génère du temps libre. Acquérir les robots s’avère ainsi le meilleur moyen de prévenir leur impact sur soi.

Pour en savoir plus

Cet article est une contribution d’un invité. Son contenu n’engage que la responsabilité de l’auteur.

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