Banque nationale suisse
La «science» est-elle un bien public?
Etat et société
()
409 Visites
La «science» est-elle un bien public?
lundi 13 juin 2016

La recherche scientifique a longtemps été considérée comme un bien public, mais l’est-elle vraiment?

Source: Roche DG, Lanfear R, Binning SA, Haff TM, Schwanz LE, et al. (2014), Wikimedia Commons

Durant des décennies, la «science» a été considérée comme un bien public et a largement été financée par les gouvernements. On se souvient, par exemple, des investissements massifs dans les programmes de recherche nucléaire ou de la compétition effrénée à laquelle se sont livrés les États-Unis et l'Union soviétique durant la guerre froide qui a mené à des progrès extraordinaires dans le domaine astronautique… avec comme point d’orgue le premier pas de l’homme sur la lune le 21 juillet 1969. Les avancées scientifiques étaient alors perçues comme un signe de la suprématie technologique, idéologique et culturelle des deux superpuissances.

Aujourd’hui, la recherche est considérée comme un «big business»: en 2015, les dépenses intérieures brutes en recherche et développement de l'OCDE s’élevaient à environ 320,229 milliards de dollars ($126,51 rien qu’aux États-Unis), ce qui représente un peu plus de 2,3% du PIB de l'OCDE. Progressivement, nous observons également une privatisation de la science et les connaissances scientifiques semblent s’échanger sur le marché comme tout autre type de marchandise. La science aurait-elle donc perdu son statut de bien public?

Au sens économique du terme, rappelons qu’un bien public est un bien:

  • non-excluable: personne ne peut être exclu de sa consommation à un coût raisonnable.
  • non-rival: la consommation du bien par un individu ne réduit pas la possibilité pour d’autres d’en faire usage; le coût marginal de sa production pour une personne supplémentaire est donc négligeable.

En conséquence, les biens non-excluables sont souvent sous-approvisionnés puisque les consommateurs peuvent les obtenir (presque) gratuitement. Quant aux biens non-rivaux, ils auront tendance à être sous-consommés, puisque le producteur leur assigne généralement un prix nominal dépassant leur coût marginal, ce qui dissuade certains consommateurs potentiels qui auraient volontiers acquis le bien à un prix moindre celui du marché. Ces deux propriétés sont donc la source de défaillance du marché, défaillance généralement considérée comme une raison suffisante pour que l’état intervienne. Si on peut donc prouver que la «science» possède les caractéristiques d’un bien public, l’état aura une bonne raison pour soutenir son approvisionnement.

La «science» est-elle un bien comme les autres?

Dans l'analyse économique, la «science» est souvent réduite à la notion d'information. Il est relativement facile de voir dans quelle mesure le concept d'information prête une dimension matérielle à la science: les connaissances prennent la forme de déclarations ou sont incorporées dans des instruments, des produits, des personnes, etc. dont le consommateur peut faire usage. Les connaissances scientifiques sont ainsi dotées d'une nature physique et peuvent être échangées, négociées ou même volées. Les connaissances qui n'ont pas été transformées en information n'ont que peu d'intérêt pour les économistes car elles ne peuvent pas être transformées en marchandises. Les connaissances scientifiques doivent également posséder une valeur d'usage pour les consommateurs. Si l’on en croit les économistes, la «science» ainsi définie peut donc être assimilée à un bien échangeable sur le marché.

La science en tant que bien (non-)excluable

Callon (1994) affirme que les connaissances scientifiques réduites à l'état d'information sont complètement appropriables: un producteur peut limiter ou refuser l'accès aux connaissances scientifiques, notamment en les gardant secrètes, en les codant, en cryptant les fichiers, etc. L’apparition et la constante sophistication des technologies d'exclusion rendent l'exclusivité des connaissances scientifiques techniquement possible. Depuis le début des années 1980, l'application systématique des droits de propriété intellectuelle a également permis de limiter l'accès aux découvertes scientifiques. Ces évolutions ont réussi à transformer la science en un bien plus excluable. En conséquence, les investissements privés dans la recherche ont augmenté.

D’un autre côté, certains produits scientifiques semblent être non-excluables. En effet, avec l'avènement d’Internet et d'autres technologies de communication, il devient plus difficile de limiter la reproduction et la propagation de certaines connaissances scientifiques (comme les encyclopédies en ligne, les logiciels libres, les théorèmes mathématiques, etc.).

Il semble donc que certains produits scientifiques soient plus facilement excluables que d’autres. La facilité d’appropriation dépend non seulement du matériel dans lequel l’information est inscrite mais aussi du coût associé à la technologie d’exclusion. De manière générale, plus il est difficile et coûteux d'exclure les gens, plus le bien aura un caractère public.

La science en tant que bien (non-)rival

De prime abord, les connaissances scientifiques, définies en tant qu'information, semblent être non-rivales par nature. En effet, les coûts de reproduction d'une information semblent négligeables et le fait que je possède une information ne prive personne d'autre d'en disposer également. Et pourtant, le coût marginal de re(production) d'une information peut se révéler important.

Pour le comprendre, il faut nous pencher sur la manière dont les connaissances scientifiques acquièrent leur valeur d'usage. Une information isolée peut se révéler être complètement inutile si l'usager ne procède pas à des investissements complémentaires. Par exemple, être en possession d'un article scientifique sur la façon de résoudre les problèmes liés à la thymidine tritiée dans l'étude de la synthèse d'ADN ne m'apporte pas grand-chose si je ne connais rien à la biologie synthétique. Selon Callon, le processus aboutissant à l'utilisation efficace des connaissances scientifiques implique une série d'investissements de la part de l'utilisateur (acquisition de savoir-faire, instruments, etc.) pour donner un sens à l'information. De part ces investissements, l'utilisateur participe effectivement à la co-production de connaissances scientifiques. Par conséquent, si on considère le coût des investissements auxquels l’usager doit procéder, le coût marginal conjoint de la provision d’une unité supplémentaire de connaissance scientifique est rarement nul. Ainsi, les biens scientifiques sont rarement purement non-rivaux: plus le bien nécessite d'investissements, plus le bien sera rival. La non-rivalité semble donc également être une histoire de degrés.

Il résulte de cette analyse que la non-excluabilité et la non-rivalité des produits scientifiques se déclinent en degrés:

Source: Représentation personnelle basée sur Stiglitz (2000, p.133).

Conclusion

L’illustration montre que certains produits scientifiques (les encyclopédies en ligne par exemple) possèdent les caractéristiques d’un bien public, tandis que d'autres (comme des procédés de synthèse d'ADN artificiel brevetés) sont à la fois rivaux et exclusifs. Certains autres sont un mix (les algorithmes complexes non-brevetables sont non-excluables mais rivaux; une formule chimique peu complexe mais tenue secrète est un bien plus ou moins excluable, mais non-rivale). Ainsi, même lorsque la science est réduite à la notion d'information, elle comprend une large gamme de produits hétérogènes, ce qui nous empêche de conclure que la «recherche scientifique» dans son ensemble est un bien public. L’état devrait donc procéder à une analyse au cas par cas et intervenir de manière sélective, afin de corriger les défaillances potentielles du marché associées à la non-exclusion ou non-rivalité de certains produits scientifiques.

Quant à savoir si la croissante privatisation de la science est souhaitable d’un point de vue économique ou si la recherche scientifique devrait être financée de manière publique, cette question doit être abordée dans un cadre plus large que celui de la seule efficience économique. La «science» est-elle un concept plus complexe que celui de la simple information? L’innovation scientifique y gagne-t-elle si les connaissances sont partagées ouvertement entre scientifiques? La recherche scientifique comporte-t-elle d’autres externalités positives qui justifieraient son subventionnement par la collectivité? Toute une série de questions qu’il faudra se poser…

Blog apparenté:

Pour en savoir plus:

Noémie Roten,
Diplômée en économie politique de l’Université de St-Gall.

Cet article est une contribution d’une invitée. Son contenu n’engage que la responsabilité de l’auteur.

× Nous avons bien reçu votre commentaire et vous en remercions. Il a été traité avec succès.

Commentaires

Nombre de caractères restants: 800
captcha

Aucun commentaire n'a encore été publié sur cette page.

Formulez le premier commentaire.