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La prise de décisions et le développement économique
vendredi 13 février 2015

Pourquoi certaines politiques de développement ne sont-elles pas efficaces? La pauvreté joue-t-elle un rôle dans la prise de décision?

 

Source: Wikimedia – Auteur: Julien Harneis

Lorsque les autorités veulent implémenter une politique publique, elles ont tendance à taxer pour dissuader et subventionner pour encourager certains comportements ou activités. L’hypothèse sous-jacente est que les individus comprennent l’impact de ces coûts et bénéfices et les intègrent ainsi dans leurs prises de décisions. En d’autres termes, les êtres humains sont des «homo œconomicus» qui maximisent leur satisfaction avec des ressources limitées, de manière cohérente et individuelle. Le Rapport 2015 de la Banque mondiale, intitulé «Pensée, société et comportement», souligne l’importance d’éviter cette hypothèse, particulièrement lors de l’élaboration de politiques de développement économique.

Trois principes de prise de décisions

Le Rapport décrit trois principes de prise de décisions:

1. Pensée automatique
Comme il est souvent coûteux d’analyser toute l’information disponible avant de prendre une décision, l’être humain a tendance à simplifier ses problématiques et suivre ses intuitions. Ce principe se rapproche beaucoup des «esprits animaux» énoncés par Keynes.

2. Pensée sociale
Les préférences et les influences sociales peuvent mener à des schémas collectifs complexes. Par exemple, les individus se comportent plus comme des coopérateurs conditionnels que des individualistes. Le graphique ci-dessous présente les résultats d’un «Jeu sur les biens publics», du type «Dilemme du prisonnier», réalisé dans huit pays. Il confirme clairement cette tendance à coopérer.

 

Source: Rapport 2015 de la Banque mondiale

3. Modèles mentaux
Finalement, lorsque l’homme mène une réflexion, il se base sur des modèles mentaux, qu’on associe souvent à la «culture». Ces derniers regroupent, entres autres, des catégories, des identités, des stéréotypes, des relations causales et des visions du monde issus de sa communauté. Une illustration est la notion de caste en Inde.

La compréhension et la prise en compte de ces trois principes peut jouer un rôle essentiel dans l’implémentation de politiques de développement économique.

La pauvreté: une «taxe cognitive»

Lorsqu’un individu se trouve en situation de pauvreté, il recourt d’autant plus à la pensée automatique. L’analyse de l’information disponible est encore plus coûteuse: il est sujet à une «taxe cognitive». En effet, les réflexions sont principalement orientées vers la résolution de problématiques comme la satisfaction de besoins vitaux. Par exemple, l’anxiété liée à des contraintes financières altère les facultés cognitives. Une étude, citée dans le Rapport, a montré que les résultats à un test de QI par les fermiers du Tamil Nadu en Inde sont de 10 points inférieurs lorsqu’ils sont interrogés avant d’avoir reçu la paie de leurs récoltes. Cette conclusion a aussi été tirée lors d’une expérience sur les subventions scolaires aux Etats-Unis. Les politiques de développement doivent donc viser à la diminution de cette taxe. La simplification des procédures d’obtention de subventions ou l’identification des groupes les plus prompts à des mauvaises décisions sont des illustrations de politiques utiles.

De multiples applications

Des politiques de développement intégrant les principes de pensée automatique, sociale et les modèles mentaux trouvent un grand nombre d’autres applications. Les décisions financières sont complexes pour les ménages. Ils doivent tenir compte de l’incertitude, des intérêts et de la valeur de l’argent dans le futur. Une étude, également citée dans le Rapport, a montré que l’endettement des ménages mexicains peut être réduit grâce à une simplification des brochures sur les produits financiers. D’autres domaines de la vie quotidienne peuvent aussi être améliorés avec des mesures appropriées. Ainsi, au Kenya, l’envoi de SMS hebdomadaire rappelant de prendre le traitement contre le SIDA a montré des effets significatifs (augmentation de 40% à 53%). Dans le même pays, l’introduction de petits autocollants dans des bus incitant  à dénoncer les mauvais chauffeurs a généré une baisse des accidents de 10% à 5%. Le Rapport donne de multiples exemples de politiques ciblées qui augmentent la productivité, favorisent le développement intellectuel des enfants ou luttent contre le réchauffement climatique.

Message aux professionnels du développement

Les politiques de développements sont souvent dénoncées comme coûteuses et peu efficaces. Dans son Rapport, la Banque mondiale souligne que les acteurs du développement économiques sont eux-mêmes sujets à des biais cognitifs dont ils doivent prendre conscience. Elle espère aussi envoyer un message sur l’importance de l’environnement et des principes de prise de décisions qui en découlent, afin d’établir des programmes plus ciblés qui pourraient amener des résultats significatifs et rapides.

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Pour en savoir plus:

Rachel Cordonier,
Doctorante en sciences économiques et assistante à l’Université de Lausanne.

Cet article est une contribution d’une invitée. Son contenu n’engage que la responsabilité de l’auteur.

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