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Comprendre les taux d’intérêt négatifs
Argent, monnaie et finance
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Comprendre les taux d’intérêt négatifs
jeudi 01 décembre 2016

Pourquoi certaines banques centrales appliquent-elles des taux négatifs et quelles en sont les conséquences?

Source: Wikimedia – auteur: Allan Ajifo

Que ce soit en Suisse, au Danemark, au Japon ou dans la zone Euro, plusieurs banques centrales ont appliqué des taux d’intérêt négatifs. Mais comment font-elles pour obtenir des taux inférieurs à zéro? Quels sont les effets d’une telle politique monétaire sur l’économie?

Comment atteindre des taux d’intérêt négatifs?

Pour comprendre, il est utile de se souvenir que, de nos jours, la politique monétaire des banques centrales est mise en œuvre à travers un taux d’intérêt de référence. Pour la Suisse, il s’agit du LIBOR en francs suisses à trois mois, c’est-à-dire le taux auquel les institutions financières se prêtent des francs suisses entre elles (pour la conduite de leurs opérations).

Afin d’atteindre un taux de référence négatif, qui ensuite influencera tous les autres taux d’intérêt nominaux, la banque centrale accroit les liquidités sur le marché monétaire. En d’autres termes, elle augmente l’offre de francs suisses pour faire baisser son «prix». De plus, comme les établissements bancaires possèdent un compte auprès de la Banque nationale, elle peut également décider d’appliquer des intérêts négatifs sur une partie de ces dépôts. Elle fait donc «payer» les banques pour déposer de l’argent au-delà d’un certain seuil. Ainsi, la banque centrale les incite à utiliser ces avoirs dans l’économie, ce qui influence à nouveau le niveau des taux sur le marché monétaire.

Transmissions des taux négatifs à l’économie

D’une fois que le taux directeur de la banque centrale est négatif, l’économie en sera influencée à travers deux canaux principaux.

Tout d’abord, il y a un effet sur la valeur de la monnaie: c’est le canal des cours de changes. Des taux d’intérêt négatifs rendent les placements moins attrayants, la demande de monnaie baisse et le taux de change se déprécie. La dépréciation devrait faire progresser les exportations, augmenter la production locale et, au final, relancer la croissance et générer de l’inflation. C’est d’ailleurs le canal le plus effectif en Suisse. Heureusement, car pour notre petite économie, le franc fort reste un défi de taille. Et, sans les taux d’intérêt négatifs et les interventions de la BNS sur le marché des changes, la situation risquerait d’être bien plus problématique. Cependant, l’utilisation de mesures similaires par d’autres banques centrales en a un peu atténué les effets.

Le deuxième canal est le canal de crédit. La baisse du taux directeur devrait amener à une diminution des autres taux d’intérêt nominaux, diminuant ainsi le coût des crédits. Les investissements et la consommation s’en trouvent stimulés et l’inflation progresse. En Suisse, la Confédération et les entreprises, qui se financent à travers l’émission d’obligations, ont pu profiter des faibles taux d’intérêt (cf graphique ci-dessous). Le volume d’obligations privées émises depuis l’introduction de taux négatifs a ainsi augmenté.

Source: BNS, Politique de taux d’intérêt négatifs: un état des lieux (24.10.2016)

Les effets sur les crédits bancaires, aux ménages ou aux entreprises, sont plus limités. Bien que les taux d’intérêt des crédits bancaires aient baissé, leur volume n’a, lui, pas beaucoup augmenté. Au final, l’effet de ce canal est pour l’instant positif bien que plus restreint.

Les taux négatifs aussi dans d’autres pays

Comme le montre le graphique ci-dessous, la Suisse n’est pas la seule à avoir tenté l’expérience des taux d’intérêt nominaux négatifs.

Source: Econfix, Negative Interest Rates – What it means?  (08.07.2016)

Cependant, les résultats visés et obtenus diffèrent selon les pays. Les Etats plus petits et ouverts (Danemark, Suède et Suisse) souhaitent plutôt déprécier leur monnaie pour augmenter leurs exportations nettes et relancer leur économie. Alors que la zone Euro ou le Japon espèrent une plus grande efficacité du canal de crédit en boostant les investissements. Néanmoins, une multitude de paramètres semblent jouer un rôle dans cette situation hors norme. Par exemple, dans la zone Euro le canal de crédit ne fonctionne pas aussi bien qu’au Danemark, où les propriétaires profitent passablement des taux négatifs puisqu’ils reçoivent des intérêts sur leurs hypothèques chaque mois.

Risques et conséquences négatives

Les buts poursuivis en utilisant les taux négatifs sont clairs: redynamiser l’économie et l’inflation, en combattant une monnaie forte et en favorisant une augmentation des investissements. Pourtant, cette stratégie engendre également des complications:

  • Avec des intérêts négatifs sur leur compte de dépôts auprès de la banque centrale, les établissements bancaires doivent faire face à une nouvelle charge. Afin de compenser cette dépense, les banques préservent leurs marges en octroyant des crédits avec des taux d’intérêt plus élevés, réduisant ainsi l’effet du canal de crédit.

    Pour en savoir plus: Les Echos. 10 questions pour tout comprendre de l’impact des taux négatifs sur les banques. (09.05.2016)
  • En répercutant les taux négatifs sur les comptes de dépôts ou d’épargne, les banques peuvent également se soulager de cette charge supplémentaire, au détriment des épargnants. En Suisse, les banques n’appliquent pas (encore) des taux négatifs mais ont augmenté leur frais: ainsi les coûts d’un compte bancaire sont souvent supérieurs au rendement des intérêts. De plus, face à cette diminution des intérêts, les ménages pourraient épargner davantage afin de palier à cette perte, ce qui réduirait encore l’importance du canal de crédit.

    Pour en savoir plus:
    Le Temps. Avec les taux négatifs, combien vous coûte votre compte en banque? (03.11.2016)
    Le Temps. Comment se protéger des taux d’intérêt négatifs? (06.10.2016)
  • Les niveaux bas des taux d’intérêt et donc les faibles rendements sur les obligations peuvent inciter les investisseurs à prendre plus de risques. Des bulles sur les marchés financiers ou immobiliers pourraient se créer, mettant en danger la stabilité financière. De plus, le faible niveau des taux pourrait également affecter les rendements des fonds de pensions et assurances vie. Toutefois, certaines mesures (adaptation des conditions d’octroi d’une hypothèque par exemple) peuvent limiter ces effets.

    Pour en savoir plus:
    Le Monde. Le risque de formation de bulles financières s’accroit. (13.06.2016)
    Le Temps. La performance des caisses de pension dépasse déjà 2% en 2016. (15.08.2016)
    Le Temps. La BNS se dit rassurée par les nouvelles tendances immobilières. (12.10.2016)
  • Finalement, les taux ne pourront pas baisser indéfiniment: à un certain niveau, il sera plus intéressant de mettre l’argent sous son matelas. Pour le moment, les coûts et risques liés à la détention de liquidités sont supérieurs à l’utilisation d’un compte bancaire. Mais, le jour où ce palier aura été atteint, il sera plus compliqué de gérer la masse monétaire puisqu'une partie importante des liquidités sera en circulation et il est difficile de prévoir quels autres outils pourraient être mis en place si la conjoncture ne s’est toujours pas améliorée.

Conclusion

Pour le moment des études semblent démontrer le bien-fondé de cette politique. Pourtant, l’étendue des impacts d’une telle politique monétaire est importante et parfois inattendue. Par exemple, la Confédération a réalisé un surplus budgétaire imprévu de 2.2 milliards. La cause? Certaines entreprises ont préféré payer leurs taxes en avance afin de recevoir des intérêts supérieurs à ceux de comptes bancaires.

A partir du moment où le taux nominal avait atteint la barre du zéro avec une reprise économique difficile, la question était de savoir s’il valait mieux ne rien faire, au risque de voir la conjoncture se détériorer davantage, ou de tenter une politique non conventionnelle. Certaines banques centrales, dont la BNS, ont choisi d’intervenir. Face aux critiques, il est de toute évidence difficile de définir si la non intervention aurait été préférable puisque l’alternative n’est pas observable.

Blogs apparentés:

Pour en savoir plus:

Rachel Cordonier,
Doctorante en sciences économiques et assistante à l’Université de Lausanne.

Cet article est une contribution d’une invitée. Son contenu n’engage que la responsabilité de l’auteur.

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