Un algorithme qui vous «match»
Marché et commerce
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Un algorithme qui vous «match»
Friday 01 July 2016

Ou comment la théorie de l’appariement vous aide à trouver l’amour, un rein ou un travail.

Source: pixabay – DariuszSankowski

Dans de nombreux marchés, comme lorsque vous achetez une pomme dans un supermarché, le prix s’ajuste de façon à ce que l’offre soit égale à la demande. Cependant, il existe de nombreuses situations où le prix ne permet pas cette adéquation. Alors que faire? A la place, les personnes font des transactions sur la base d’informations. Un supermarché peut modifier le prix de vente de ses pommes jusqu’à épuisement de son stock. Par contre, si celui-ci désire employer deux personnes, il ne va pas diminuer le salaire du poste jusqu’à ce que seulement deux personnes postulent. Filtrer les candidats en fonction du salaire qu’ils seraient prêts à recevoir ne permettra probablement pas de sélectionner les deux meilleurs candidats.

Autrement dit, pour certaines transactions, peu importe vos moyens, vous ne pouvez pas choisir ce que vous voulez: vous devez être choisis. Les pionniers de l’étude de ces marchés dit «d’appariement» («matching market») sont Alvin Roth et Lloyd Shapley (Prix Nobel d’économie en 2012). Ces chercheurs ont démontré le rôle important joué par la structure du marché dans la détermination de «qui finit avec quoi et pourquoi». Outre la recherche d’emploi, l’entrée à l’université, le don d’organe ou la recherche de l’âme sœur en sont d’autres exemples.

Un de perdu, 10 de retrouvés

D’accord… Mais comment? Trouver l’âme sœur n’est en fait fondamentalement pas si différent de la recherche d’emploi. Dans les deux cas, les deux parties de la «transaction» doivent être enthousiastes à propos de leur «appariement». Chacun ayant ses forces et ses faiblesses, le tout est une affaire de compromis. Former une bonne «paire» dépend directement de l’information à votre disposition et du marché. L’apparition des applications de réseautage social telles que Tinder et Happn offre une solution pour vous aider. Mais, au risque de décevoir quelques romantiques, ces applications s’en remettent plus aux préceptes de la théorie des marchés d’appariement qu’aux mystères de l’amour. Afin d’être le plus efficace, le marché doit donc:

  • Être suffisamment «épais» (beaucoup de participants): plus il y a de personnes recherchant un partenaire, plus il y a de chances que vous trouviez le bon.
  • Ne pas être congestionné (excès de demande): l’utilisation, par exemple, d’un filtre basé sur la géolocalisation permet de limiter les demandes.
  • Être sûr (pouvoir révéler ses véritables préférences sans crainte): par exemple, sur Tinder, le risque de «se prendre un râteau» est réduit puisqu’un utilisateur n’a connaissance de l’intérêt d’une autre personne uniquement lorsque celui-ci est mutuel.

Ces applications ne rendent malheureusement pas une séparation moins douloureuse. Il reste tout de même quelque chose de mystérieux dans l’amour, que même le plus raffiné des algorithmes ne peut percer (enfin, pour le moment…).

Du mariage au don d’organe

Par la suite, Alvin Roth s’est particulièrement intéressé au problème consistant à trouver des donneurs pour les patients ayant besoin d’une transplantation rénale. La pénurie d’organe est conséquente (plus de 100'000 personnes figurent sur la liste d’attente aux Etats-Unis) et économiquement importante (une greffe de rein permet d’économiser 250'000 francs de frais médicaux). Le corps humain étant capable de fonctionner parfaitement avec un seul rein, pourquoi ne pas monétiser cet organe et ainsi sauver des vies? Tout d’abord parce que la loi l’interdit (sauf en Iran) et, d’autre part, «il doit nécessairement être gratuit par crainte de mettre un prix sur des objets à valeur morale (objectivation) ou d’être confronté à des offres qui ne se refusent pas (coercition)».

Alvin Roth a donc cherché une solution efficace et compatible avec ces valeurs et a imaginé un système de transplantation rénale. Le problème principal de ce type de don est que, dans plus de la moitié des cas, donneur et receveur sont incompatibles. Pour remédier à la pénurie de donneurs d’organe, A. Roth propose de former une chaîne de dons, avec comme point de départ un donneur altruiste, donnant un de ses reins sans désigner un receveur précis. Comme on peut le voir sur le côté droit de la figure ci-dessous, un donneur altruiste offre un rein à un patient dont le donneur volontaire est incompatible. Ce donneur fait alors don d’un rein à un patient d’une autre paire incompatible, et ainsi de suite. Ce système permet un plus grand nombre de transplantations que le système d’échanges initial. De plus, l’algorithme améliore les chances de succès de la transplantation car celui-ci recherche le donneur le plus compatible de la liste.

Source: planetesante.ch. (20.02.2012)

Une chaîne de dons de 70 personnes a été réalisée aux Etats-Unis durant l’été 2015. La première greffe croisée suisse a été réalisée en septembre 2011 à Genève, où deux frères ne pouvant pas donner leur rein à leur propre sœur, étaient compatibles avec la sœur de l’autre (comme illustré sur l’exemple de gauche de la figure ci-dessus). En revanche, à l’heure actuelle, la législation ne permet pas à un donneur altruiste d’intégrer un programme de don croisé et ainsi créer une chaîne de dons comme décrite précédemment. Pour ce faire, un changement législatif est nécessaire, en plus de la création d’une plateforme permettant de coordonner les dons de manière efficace… et ainsi sauver des vies.

Pour en savoir plus:

Maude Lavanchy,
Doctorante en sciences économiques et assistante à l’Université de Lausanne.

Cet article est une contribution d’une invitée. Son contenu n’engage que la responsabilité de l’auteur.

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