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Du produit au bonheur intérieur brut
Lorsque l’on cherche à comparer le bien-être sur le plan international, on se concentre (trop?) rapidement sur une seule mesure: le produit intérieur brut (PIB).
Les faiblesses du PIB pour mesurer la qualité de vie sont connues depuis longtemps. A titre d’illustration, seuls les biens et les services qui disposent d’un prix sont pris en compte. En conséquence, le fait d'élever ses propres enfants ou de fournir un travail d’utilité publique en faveur de la société n'est pas intégré dans le PIB. Ou pensez à nos institutions: quelle est la valeur de la liberté d’expression? Combien coûte la participation politique? Quel est le prix d’une justice impartiale?
La prise en compte des services publics comme la santé ou l’éducation est également discutable. Ils sont appréhendés du point de vue des coûts, sans tenir compte de leur utilité. Et de manière presque cynique, les suites d’une catastrophe naturelle ont un effet positif sur le PIB. Plus il y aura de blessés, plus les coûts de santé seront importants, et plus le PIB augmentera.
Le fait que le PIB soit aussi limité comme indicateur de comparaison du bien-être est révélateur en soi. Les professionnels ne sont pas d’accords entre eux pour identifier la meilleure alternative qui permette de mesurer de manière adéquate la qualité de vie.
Une commission d’experts, placée sous la direction des prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz et Amartya Sen, a précisément cherché à répondre à cette question. Le rapport final a récemment été rendu public. Il fournit une solide base de discussion.
Une poignée d’économistes suisses se joignent de manière réjouissante au débat. Alois Stutzer et Bruno S. Frey en particulier se distinguent par leurs publications dans le domaine de l’économie du bien-être (ou du bonheur). Leur recherche porte sur des concepts prometteurs relatifs à sur la qualité de vie et au bien-être collectif.
Des voies critiques s’élèvent naturellement, comme toujours en cas de changement. Un Etat n’abusera-t-il pas de son pouvoir, lors du développement de nouveaux indicateurs, pour apparaître sous un meilleur jour? Ou les citoyens ne peuvent-ils pas fournir volontairement de fausses indications statistiques sur leur bien-être, dans le but de bénéficier de prestations étatiques supplémentaires?
L’appel à des offices de statistiques indépendants mérite attention. L’importance des instruments alternatifs pour l’évaluation de la qualité de vie des individus ou des pays demeure malgré cela incontestée.
Pour l’équipe d’iconomix,
Jean-Marc Huguenin et Pascal Sulser
En savoir plus:
- iconomix-blog: se basant sur les biens non marchands, la série «
pas de prix sans marchéhttp://www.iconomix.ch/» s’interroge sur le problème de l’absence de marché et propose des méthodes pour le résoudre.
- Le Temps (15.09.2009): «Une mesure du bien-être pour remplacer le PIB».
- The Economist (17.09.2009): «Measuring what matters».
Pénaliser les familles qui ne s'assurent pas
Les propositions d'assurance-maladie du gouvernement Obama ont relancé le débat sur la définition de l'impôt.
La question n'est de loin pas théorique. Le président américain a promis de ne pas augmenter les impôts auprès des Américains gagnant moins de 250’000 dollars par an. Mais le budget est déficitaire et toute recette est donc bienvenue.
Le gouvernement a ainsi augmenté les taxes sur les cigarettes. Or elle frappe aussi les fumeurs gagnant moins de 250’000 dollars. Il est vrai que ce n'est pas un impôt sur le revenu mais sur la consommation.
Plus intéressant toutefois, le gouvernement a proposé de frapper d'une pénalité de 3800 dollars les familles qui pourraient prendre une assurance-maladie mais ne le font pas. Est-ce que cette contrainte est un impôt?
L'impôt se définit par tout argent récolté par le gouvernement dans l'exercice de son pouvoir souverain, donc sous un effet de contrainte. L'achat d'un souvenir dans un parc national accroît les recettes de l'Etat, mais ce n'est pas un impôt parce que c'est un acte volontaire, explique sur son blog Donald Marron, professeur à l'Univeristé de Washington et ancien responsable des conseillers de George Bush.
Mais une pénalité pour ne pas avoir acheté une assurance obligatoire est traitée comme un impôt par l'administration américaine. C'est un impôt aux yeux de Donald Marron également.
Pour lui une différence doit être opérée en fonction de l'objectif de l'impôt. Soit il vise à financer les activités du gouvernement (défense, justice, formation). Soit il exerce un effet incitatif sur les comportements. C'est le cas d'une taxe sur le CO2 ou de toute taxe dite «pigouvienne» (du nom de l'économiste français Alfred Pigou). Un tel impôt cherche à réduire ce que les économistes nomment externalités. Une externalité (négative ou positive) est une conséquence liée à une activité économique qui n’est pas directement supportée par son producteur.
Le raisonnement peut être appliqué à l'assurance-maladie. Une taxe sur celui qui ne s'assure pas permet de prévenir le coût qu'il risque de créer auprès d'autres personnes, par exemple en cas d'accident de voiture. La pénalité envisagée par le gouvernement est donc une taxe, mais elle ne vise pas d'abord à augmenter les recettes fiscales. Les travaux académiques sur les prestations obligatoires sont peu nombreux. L'un des plus appréciés est celui de Lawrence Summers*, actuel Secrétaire au Trésor du gouvernement américain.
* SUMMERS L. (2001), What can Economics contribute to social policy, Harvard, MA 02138.
Et le prix Nobel va à ...
Pronostiquons à qui sera attribué, ce lundi, le prix Nobel d’économie. Les cotes des bookmakers offrent un premier indice. Le site Ladbrokes.com fournit les cotes suivantes:
| Eugene Fama | 2:1 |
|---|---|
| Paul Romer | 4:1 |
| Ernst Fehr | 6:1 |
| Kenneth R. French | 6:1 |
| William Nordhaus | 6:1 |
| Robert Barro | 7:1 |
| Bengt R. Holmström | 8:1 |
| Matthew J. Rabin | 8:1 |
| Jean Tirole | 9:1 |
| Martin Weitzman | 9:1 |
| Robert Schiller | 9:1 |
| Chris Pissarides | 10:1 |
| Dale T. Mortensen | 10:1 |
| Xavier Sala-i-Martin | 10:1 |
Le favori officiel est ainsi Eugene Fama. Ses recherches portent sur l’efficience des marchés, et notamment le marché des capitaux. Il s’interroge sur la quantité et la qualité de l’information contenue dans les prix du marché.
Nous pouvons reprendre cette question avec les cotes annoncées ci-dessus. Quelles informations offrent-elles? Pour l’attribution du prix Nobel de littérature jeudi passé par exemple, l’Israélien Amos Oz était longtemps favori. Dans les derniers jours, Herta Müller est cependant remontée dans les pronostics. Les deux écrivains ont terminé avec une cote égale de 3:1. Il est possible que les insiders aient parié peu avant la remise du prix sur Herta Müller, ce qui a permis aux bookmakers d’ajuster sa cote pour ne pas être pris en défaut.
Les cotes des économistes ont fortement varié en fin de semaine dernière. La plus grande progression a été réalisée par Bengt Holmström. Les insiders auraient-ils une information d’avance?
Mon favori personnel est naturellement mon collègue zurichois Ernst Fehr. Il mériterait le prix suite à ses recherches sur la loyauté et la coopération dans le processus de prise de décision. Qui est votre favori?
PS: Pour tous les fans de football: la Suisse était favorite auprès des bookmakers avant son match de samedi contre le Luxemboug. C’était également le cas avant le match aller…
Vaincre le dopage dans le sport
Plus il y a d’argent en jeu, plus la tentation de tricherie est grande. Ce constat n’épargne pas le sport, comme le confirment les innombrables scandales de dopage de ces dernières années en cyclisme, athlétisme, natation ou course à pied.
Le dopage se répand dans le sport lorsqu’il présente deux caractéristiques: d’une part, il doit se traduire par un avantage considérable au niveau des performances; d’autre part, le risque de se faire contrôler doit être compensé par la perspective d’une hausse des gains financiers. Ces deux caractéristiques se retrouvent typiquement dans les sports individuels.
D’une part, les différences de performance entre les concurrents sont minimes. La force et l’endurance peuvent être améliorées facilement et directement à l’aide de produits interdits. Michael Shermer explique dans un article publié dans le Scientific American Magazine que les médecins du sport sont parvenus à améliorer les performances des cyclistes de 10% à l’aide du dopage sanguin*. De telles avantages sont déterminants quand le résultat d’une course se joue à une différence de moins d’1%.
D’autre part, l’incitation à utiliser des substances interdites est renforcée par le système de rémunération, en particulier lorsque les primes de victoires sont structurées de manière hiérarchique, avec un écart important entre les sportifs classés. Les coureurs sont ainsi acculés à des performances de premier choix.
L’expression «winner-takes-all» est d’ailleurs utilisée dans les milieux spécialisés pour décrire la situation où le vainqueur remporte la mise en ne laissant que des miettes aux viennent ensuite. L’exposition médiatique et la popularité viennent en outre renforcer les gains du vainqueur.
Primes exorbitantes en cas de victoires, faible probabilité de se faire pincer, risque, en tant que coureur propre, de ne pas être compétitif et de ne pas générer de revenus constituent autant de raisons qui expliquent la prise de produits dopants. Michael Shermer estime par conséquent que le dopage dans le cyclisme constitue un comportement rationnel au vu de la théorie des jeux. Indépendamment du comportement adopté par ses concurrents, la stratégie dominante d’un cycliste consistera à se doper pour augmenter son espérance de gains.
Pour sauver le sport, l’incitation à la prise de produits dopants doit impérativement être modifiée. Le respect des règles doit valoir la peine par opposition aux comportements inadaptés. Pour y parvenir, des contrôles efficaces doivent être instaurés et des amendes drastiques infligées pour réduire l’espérance de gains liées à la prise de produits dopants.
Le blog «Freakonomics» du New York Times présente un système d’incitation créatif**. Chaque coureur verse 10% de son salaire sur un compte bloqué rapportant des intérêts. Si le sportif n’est jamais testé positif durant sa carrière, il reçoit la somme d’argent accumulée au moment de sa retraite – ce qui équivaut à une prévoyance à long terme. Mais s’il se fait pincer, il perd la totalité de ses versements, qui seront alloués à la lutte anti-dopage…
Pour l’équipe d’iconomix,
Jean-Marc Huguenin et Marcel Stadelmann
* SHERMER M. (2008), The Doping Dilemma, Scientific American, April issue.
**DUBNER S. J. (2009), Hitting Sports Cheats in Their Wallets, Freakonomics Blog, The New York Times, 26. August.
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