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La bible de l'économie comportementale
L'homo economicus a mauvaise réputation. Selon la théorie classique, ce serait un être rationnel, insensible à ses émotions, agissant en connaissances de toutes les informations disponibles et ne changeant jamais ses préférences. L'être humain est-il vraiment cet homo economicus. Le prix Nobel
Daniel Kahnemanecopsycho.gretha.u-bordeaux4.fr/..., père de l'économie comportementale, fait une analyse complètement différente qu'il présente dans un ouvrage qui promet d'être une référence [1]. C'est en effet le premier livre de ce chercheur israélo-américain qui ne soit pas destiné à des spécialistes.
Le "roi de l'erreur humaine", pour reprendre l'image du magazine "Vanity Fair", estime que le système de pensée de l'homme l'amène à commettre quantité d'erreurs. Un exemple? Deux objets coûtent au total 1,10 franc. L'un coûte 1 franc de moins que l'autre. Que coûte ce dernier? A cette question, la moitié des étudiants de Harvard répondent 10 centimes. Ils répondent en se fiant à leur intuition, mais ils ont tort. S'ils se concentraient et réfléchissaient davantage, ils verraient qu'il s'agit de 5 centimes. La réponse immédiate vient du héros du livre de Kahnemann, l'agent "système 1".
Même s'il agit sans effort, le "système 1" a généralement raison et nous aide fréquemment à résoudre les problèmes de la vie quotidienne. Mais il est souvent mis en difficultés, soumis à ses impressions premières et ses sentiments. Il a alors besoin de l'agent "système 2", lequel agit en système de contrôle et en vertu de son effort d'attention. Les deux coopèrent pour le bienfait d'un homme qui apparaît plus raisonnable que rationnel.
Daniel Kahneman ne cherche pas à dénigrer l'intelligence humaine, mais il expose en détail et de façon très structurée les innombrables biais de notre intuition, de notre système de pensée et de nos choix.
Le livre de Daniel Kahneman distingue non seulement les systèmes 1 et 2 mais aussi entre deux "moi", celui de l'expérience et de la mémoire -ce dernier ignore la notion de durée et privilégie à la fois le moment le plus fort d'une expérience et le dernier instant- et entre l'économie classique et l'économie comportementale (behavioral economics).
Le livre est agrémenté d'innombrables jeux et de présentations d'expériences que l'auteur a réalisées avec son compère Amos Tversky. L'auteur déclare, dans l'introduction, ne chercher qu'à "enrichir le vocabulaire des gens lorsqu'ils parlent des jugements et des choix des autres". Mais il dépasse largement son objectif. Il présente l'essentiel de ses théories et décrypte dans le détail la façon de penser et d'effectuer des choix.
Il critique non seulement la théorie classique, mais aussi celle de l'école de Chicago et de Milton Friedman. Il plaide, dans sa conclusion, pour une approche paternaliste du rôle de l'Etat, afin d'aider l'individu dans ses choix. A son avis, il faut faire accepter une perte à court terme pour bénéficier d'un gain à long terme. Sans ce soutien, l'individu est susceptible de devoir supporter les coûts de ses erreurs, lui même ou la société. La crise financière, et la question de l'aléa moral, semblent appuyer ce jugement.
[1]
Thinking fast and slow, Daniel Kahneman, Allen Lanewww.amazon.fr/..., 498 pages, 2011.
Voici quelques liens supplémentaires sur le sujet de l’économie comportementale:
The King of Human Errorwww.vanityfair.com/... (Vanity Fair, 14 novembre 2011)
Economie et psychologie: une longue histoirerationalitelimitee.wordpress.com/... (Rationalité Limité, janvier 2010)
Eco Psychoecopsycho.gretha.u-bordeaux4.fr/..., site internet consacré à la psychologique économique (Emmanuel Petit, Université de Bordeaux)
Articles de blog d’iconomixwww.iconomix.ch/... sur le thème de l’économie comportementale
L'histoire de la politique commence en Chine
Au moment où les interventions politiques se multiplient dans un nombre croissant de domaines et où, parallèlement, certains Etats surendettés ne peuvent plus financer leurs prestations, le nouveau livre de Francis Fukuyama [1], l'auteur de "La fin de l'histoire", arrive fort à propos.
Son histoire de l'Etat en 586 pages n'est que le premier tome, le second devant traiter des perspectives futures et notamment répondre à la question de la durabilité du modèle chinois. Car si l'Empire du Milieu s'apprête à dépasser le PIB américain, son modèle politique souffre de l'absence de deux des trois caractéristiques d'un modèle durable. Ces trois conditions, leur émergence et leur évolution dans l'histoire et au sein des différentes civilisations, qu'elles soient chinoise, indienne, ottomane ou occidentale, correspondent à l'ossature de l'ouvrage.
La Chine dispose de la première des trois conditions d'un système politique moderne: Il a un Etat central fort. Mais l'Etat de droit n'est pas garanti et la responsabilité de son gouvernement à l'égard de ses citoyens n'est pas encore réalisée. Francis Fukuyama analyse leur évolution.
Il commence son histoire de la politique par la Chine et s'écarte ainsi de l'eurocentrisme habituel. Il est vrai que l'Etat moderne, avec une administration centralisée et efficiente, organisée en fonction du mérite au sein d'un pays unifié et vaste, y existe dès 221 avant notre ère (dynastie Qin). Soit dix-huit siècles avant l'Occident. Au début de notre ère, l'administration chinoise comptait par exemple 130 000 personnes pour 60 millions d'âmes.
L'auteur explique, en détail, l'émergence de l'Etat de droit, un exposé qui part d'Europe cette fois. Francis Fukuyama montre ici que l'Etat de droit ne peut exister sans Etat fort, et s'oppose ainsi aux théories libérales de Friedrich von Hayek. Intéressant également est le chapitre qui souligne l'importance de l'église catholique dans l'établissement de la loi et de la propriété privée. Contrairement à d'autres historiens, il estime que la possibilité d'acheter et vendre librement sa propriété existait déjà au 13ème siècle en Angleterre.
Les chapitres centrés sur l'émergence de la responsabilité politique et de la légitimité du gouvernement débute aussi par l'Europe, mais le processus a été très différent entre les pays.
Aujourd'hui, l'intégration des sociétés a accru le niveau de concurrence entre elles et produit un rapide changement politique ainsi qu'une convergence des formes de politique. Les questions soulevées par l'auteur sont nombreuses, et concernent aussi bien l'avenir de la Chine que de celles des démocraties libérales. Il soutient que les formes de gouvernement responsables et légitimes ont un meilleur avenir et promet de livrer son scénario dans le tome deux à paraître ces prochains mois.
[1]
Francis Fukuyama, The origins of political orderwww.amazon.fr/..., Farrar, Straus and Giroux, 586 pages, 2011.
Les défis des monnaies des petits pays
Avant les années 1990, l'opinion majoritaire voulait que le régime des changes flottants était inapproprié pour un petit pays. Certes, la Suisse était passée dès 1973 aux changes flottants, mais l'expérience n'avait pas vraiment valeur de modèle, écrit l'historien Tobias Straumann, dans un livre sur l'histoire des monnaies des petits pays européens [1] qui s'avère fort utile pour mieux comprendre les événements récents sur le franc suisse.
Tobias Straumann choisit le terme d'idées fixes dans le titre parce que durant la quasi totalité du vingtième siècle, les petits pays européens craignaient que l'abandon des changes fixes ne réduise leur prospérité et leur stabilité. Le virage s'est produit au début des années 1990. Lorsque les électeurs suédois rejetèrent majoritairement l'euro, en septembre 2003, ils exprimèrent avant tout leur soutien au régime de changes flottants, selon l'auteur.
L'historien, professeur à l'Université de Zurich, analyse en détail deux grandes périodes, l'entre deux guerres et l'après Bretton Woods à l'aune de ce que les experts appellent «l'impossible trinité». Une banque centrale ne peut en effet poursuivre en même temps les trois objectifs que sont la mobilité des capitaux, une politique monétaire indépendante et un taux de change fixe. Sept pays sont passés sous la loupe: Autriche, Pays-Bas, Belgique, Suède, Norvège, Suisse et Danemark. Aujourd'hui les trois premiers ont l'euro, les trois suivants un régime flottant et le dernier a lié sa monnaie à l'euro.
Longtemps, les petits pays ont fait des choix similaires aux grands. Mais à la fin du système de Bretton Woods, la taille est devenue un critère clé. Les petits pays ont davantage préféré un régime fixe que les grands.
La Suisse a toujours refusé les expérimentations et préféré les recettes qui lui ont réussi dans le passé. En 1918 par exemple, la BNS a relevé ses taux avant même la fin de la guerre et retrouvé très vite sa parité d'avant 1914. D'ailleurs, le franc a été l'une des monnaies les plus fortes des années 1920.
L'attrait de la Suisse pour un régime de change fixe est également mis en évidence lors des années 1930 et la dissolution de ce que l'on nomme «le bloc or» (Belgique, Suisse, France, Italie, Pays-Bas, Pologne). La dévaluation du dollar en 1933 avait fortement accru l'incertitude. Le président Roosevelt déclarait alors n'avoir «aucun intérêt dans la stabilité internationale des monnaies». Les pays membres du bloc or subirent de fortes pressions déflationnaires. La Belgique fut la première à sortir. La France le fit 18 mois plus tard, suivie un jour plus tard par la Suisse. Mais dans notre pays, la dévaluation fut difficile à accepter. On craignait un risque d'inflation. Le président de la BNS fit tout son possible pour amener le Conseil fédéral à ne pas dévaluer.
Le compte-rendu des années 1970 montre aussi le désir de la Suisse d'entrer dans le serpent monétaire et l'opposition de la France, qui craignait l'existence d'un bloc Deutsche Mark en Europe.
La monnaie suisse a une longue histoire de monnaie forte. Celle-ci est largement analysée dans cet ouvrage remarquable. Les événements de 1978, lorsque la Suisse avait fixé un objectif de cours temporaire par rapport au mark, méritent également une lecture attentive dans le contexte actuel.
[1]
Fixed Ideas of Money, Small States and Exchange Rate Regimes in Twentieth-Century Europe, Tobias Straumannwww.cambridge.org/..., Cambridge University Press, 2010.
Les économistes redeviendront-ils des philosophes?
Robert Shiller est l’un des rares économistes ayant averti des risques de crise financière. L’auteur de l’«Irrational Exuberance» (2000) demande aujourd’hui que l’économie sorte de son esprit de plus en plus étroit, de plus en plus spécialisé, pour mieux faire fructifier son savoir avec d'autres disciplines, à savoir la psychologie, la sociologie et la philosophie.
Il signe un
travail de recherchecowles.econ.yale.edu/... [1] qui renvoie aux thèses exprimées il y a un demi-siècle par Robert Heilbroner dans un ouvrage très influent intitulé «The Worldly Philosophers: The Lives, Times and Ideas of the Great Economic Thinkers» (1953).
Est-ce la crise financière qui pousse l’économie à une telle remise en question? Sans doute, les appels à quitter une recherche axée sur les modèles mathématiques et les travaux empiriques font leur réapparition. Ainsi que Heilbroner en témoigne, ils ne sont pas nouveaux. Celui-ci citait Adam Smith, Karl Marx, John Maynard Keynes, Thomas Malthus, John Stuart Mill, des personnalités qui comprenaient l’économie dans un sens bien plus large qu’aujourd’hui. Adam Smith n’était pas professeur d’économie, mais de philosophie morale lorsqu’il écrivit sa Théorie des sentiments moraux. Keynes faisait également appel à la psychologie lorsqu’il évoquait et analysait les «esprits animaux».
Pour Shiller, la spécialisation comporte quelques avantages. Elle facilite et accélère le progrès scientifique. Mais les inconvénients sont plus lourds. Les académiciens regrettent par exemple ne pas avoir le temps de se consacrer à des thèmes plus larges. Les tensions entre les chercheurs désirant faire intervenir les aspects sociaux et éthiques et ceux qui désirent développer la théorie économique pure datent du 19ème siècle. A l’époque déjà on parlait de la vieille école (morale) et de la nouvelle école (purement théorique).
La spécialisation s’est nourrie au 20ème siècle des innovations telles que les attentes rationnelles (concept de John Muth datant de 1961) et l’efficience des marchés. Elle a été alimentée par la volonté de faire de l’économie de plus en plus une science exacte, regrettent les auteurs du travail de recherche. L’économie ne doit-elle pas analyser la nature humaine, laquelle, par nature, est changeante?
Ces dernières années, la quête d’une économie définie comme une «science morale» nous vient de Kenneth Boulding (1968). «Morale» car elle suppose une acceptation commune d’un système de valeurs, elle fait intervenir l’histoire ainsi que les sciences sociales.
Pour Shiller, les incitations font défaut qui permettraient aux jeunes économistes de prendre cette approche plus générale. Le Journal of Economic Perspectives, une revue soutenue par le prix Nobel Joseph Stiglitz, va toutefois dans ce sens. Elle évite le piège d’une discussion où des spécialistes parlent à d’autres spécialistes. Les efforts en faveur d’une recherche pluridisciplinaire doivent être encouragés, explique-t-il.
[1]
Economists as Worldly Philosophers, Robert J. Shiller and Virginia M. Shillercowles.econ.yale.edu/..., Cowles Foundation, Discussion Paper 1788, 2011
La folle histoire de la pensée économique
L'histoire de la théorie économique peut se comprendre comme l'histoire des idées. Telle est l'approche adoptée par le professeur d'économie norvégien Agnar Sandmo dans un ouvrage paru ces derniers jours.[1] Un livre d'histoire qui se lit comme un roman et qui montre qu'il est possible de parler de théories économiques durant près de 500 pages sans formalisme mathématique et sans sombrer dans l'ennui.
D'Adam Smith au derniers prix Nobel en passant par John Maynard Keynes, tous les grands penseurs y trouvent leur place dans leur ordre chronologique. De la courbe de la demande en 1838, aux dernier articles sur l'information asymétrique, tout y est.L'auteur n'omet pas d'évoquer les grands débats de système apparus notamment dans l'entre-deux-guerres, entre l'école autrichienne chère à Friedrich Hayek et Ludwig von Mises et les défenseurs du socialisme de marché sous la bannnière d'Oskar Lange.
Les débats de l'histoire de l'économie et leur analyse dans un contexte actuel non seulement permettent de mieux comprendre le présent, mais aussi le changement permanent qui caractérise la science économique.
Les économistes sont rarement d'accord entre eux. Même la définition de l'objet de leurs recherches n'est pas unanime. Agnar Sandmo emploie celle de Lionel Robbins dans les années 1930, c'est-à-dire l'étude du comportement humain entre des objectifs donnés et des moyens rares, ainsi que celle d'Alfred Marshall, «l'étude de l'homme dans sa vie ordinaire». Mais l'école autrichienne par exemple rejette cette définition et préfère parler d'une analyse de l'action humaine plutôt que des décisions.
Malgré ses innombrables oppositions, la théorie a progressé, selon Sandmo, à travers aussi bien un approfondissement, c'est-à-dire un enrichissement de ses fondations, qu'un élargissement. Ce dernier s'effectue à travers la multiplication de domaines spécifiques, allant de l'économie de l'environnement à celle de la santé. Mieux encore, elle se nourrit du savoir de la psychologie, de la philosophie et de la sociologie.
[1] Agnar Sandmo (2011): «
Economics Evolving, a History of Economic Thoughtpress.princeton.edu/...», Princeton University Press.
Les aspects économiques des CDS
Les CDS («Credit Default Swap») sont un instrument utilisé par les professionnels de la finance pour se protéger contre le risque de défaut d'une obligation. En contrepartie d’une prime appelée le «spread», le vendeur d’un CDS est obligé de dédommager l'acheteur de cette protection s'il y a une défaillance concernant l’obligation en question. Les CDS ont été introduits en finance par JP Morgan en 1995. Leur volume a explosé ces dernières années pour atteindre 62 000 milliards de dollars au pic de 2007. La crise financière l'a réduit de moitié, mais les CDS portaient encore sur 30 000 milliards de dollars en 2009.
Les aspects économiques des CDS font l'objet d'un vaste domaine de recherche. Dans un récent document de travail, le professeur Robert Jarrow explique que le mécanisme des CDS est similaire à celui d'un contrat d'assurance. Le vendeur de CDS joue le rôle de l'assureur, l'acheteur étant l'assuré. Comme la prime d'une assurance, le prix des CDS se décompose en différents éléments : la perte attendue, la prime pour le risque de défaut, les coûts d'information et la prime de liquidité.*
Les CDS se distinguent toutefois de l'assurance sur trois points clés: l'évaluation du risque est plus complexe en raison de la moindre qualité des données; la loi des grands nombres ne s'applique pas aux CDS; la corrélation entre les données varie en fonction du cycle conjoncturel. L'industrie de l'assurance profite en outre de solides protections réglementaires largement inconnues sur le marché des CDS; il s'agit notamment d'exigences accrues de fonds propres.
Pour Robert Jarrow, le CDS est malgré sa complexité un bienfait pour l'économie dans le sens où il améliore l'allocation du capital. Il permet, comme dans l'assurance d'ailleurs, à l'investisseur de souscrire à un risque ou de le transférer s'il ne désire pas le supporter. Ce facteur réduit le coût de l'emprunt, donc encourage l'investissement et la croissance.
Les CDS réduisent aussi les imperfections du marché, donc en accroissent l'efficience. Ceci est dû à la valeur informative du prix du CDS, qui donne une mesure de la probabilité de faillite d’une entreprise ou d’un Etat. Le prix du CDS constitue ainsi un point de repère pour les participants du marché et leur facilite les décisions d’investissement. Lors de la crise grecque de ce printemps par exemple, le prix des CDS sur la Grèce s'est envolé, livrant une information importante: la probabilité de défaut de la Grèce était loin d'être dérisoire.
Le rôle des CDS durant de telles crises est souvent sujet de débats. Etant donné qu’un acheteur de CDS ne doit pas posséder l’obligation sous-jacente, les CDS peuvent servir d'instrument de spéculation et non seulement d’assurance. En pariant sur le défaut d’un débiteur, il est donc possible de faire monter les prix des CDS avec relativement peu de capital. Il n’est ainsi pas toujours clair si la spéculation avec les CDS peut aggraver une crise comme celle de la Grèce ou si elle est seulement son symptôme.
Un autre aspect critique concerne la solidité financière du vendeur de CDS. L’avantage du transfert de risque ne se manifeste que sous condition expresse d'une réglementation suffisante, car les CDS comportent un risque de contrepartie important. Si le vendeur de CDS fait lui-même défaut, le risque peut devenir systémique et il se transforme alors en une externalité négative. Il convient donc de s'assurer que le vendeur dispose d'un collatéral, c'est-à-dire d'une réserve financière, représentant 100% de la valeur du contrat. Pour Jarrow, les CDS ne sont pas un «démon» s'ils sont réglementés correctement.
*
The Economics of Credit Default Swapspapers.ssrn.com/... (CDS), Robert Jarrow, Cornell University, July 2010, Johnson School Research Paper Series 31-2010
La stratégie gagnante face aux pressions des changes
Le dollar est tombé sous la barre du franc suisse. L'euro est aussi à la peine face au franc suisse. Plus que jamais, la valeur des monnaies est un objet de discussion dans le public et les médias. Certains gouvernements accusent même leurs partenaires de lancer une «guerre des monnaies». Mais quelle a été la réaction des différents pays pendant la crise face aux pressions du marché des changes?
La pression des changes peut être mesurée, ainsi que le montre l'étude de deux économistes*. La pression monétaire est ici définie comme l'addition de la baisse d'une monnaie et de la réduction des réserves monétaires.
Au plus fort de la crise financière (août 2008 à février 2009), la pression monétaire a été extrêmement différente selon les pays. Elle a été considérable et mesurée à 97% pour la Zambie, 89% pour la Russie ou 66% pour la Grèce. Les pourcentages les plus élevés ont été enregistrés en Europe centrale et en Asie centrale.
En Suisse, la pression des changes a été plus faible que la moyenne: 17%. Elle a toutefois été négative – signifiant une augmentation des réserves ou une appréciation de la monnaie – en Arabie Saoudite, en Chine et au Liban. 85% des 92 pays étudiés ont toutefois connu une pression positive. La moyenne a été de 31%. Mais elle a été plus faible dans les pays pauvres (21% en Afrique) parce que leur système bancaire est moins dépendant du système financier international.
Face à ces pressions, les deux économistes ont analysé le choix des pays entre une absorption du choc monétaire par la dépréciation de la monnaie ou par la baisse des réserves de devises internationales. Ils ont également cherché à définir les raisons pour lesquelles certains pays étaient davantage soumis à ces pressions que les autres. Différents indicateurs économiques et financiers ont ainsi été passés en revue.
Les conclusions sont claires: les principales victimes ont été les pays émergents les mieux intégrés au système financier international et ceux qui dans le monde présentaient un fort ratio entre la dette étrangère et le PIB. Par ailleurs, les pays à forte exposition du bilan (part des engagements financiers étrangers à court terme par rapport aux réserves de changes) ont répondu par une baisse de la monnaie plutôt que par une diminution des réserves.
Plusieurs pays émergents ont été critiqués pour avoir exagérément accru leurs réserves de changes ces dernières années. Mais pendant la crise, les pays émergents ont répondu par une dépréciation de leur monnaie plutôt que par une diminution des réserves. Les auteurs l'expliquent par le fait que les réserves étaient insuffisantes pour couvrir tous les engagements envers l'étranger. Deux raisons expliquent ce comportement: s'ils avaient réagi par une diminution des réserves, un effet d'entraînement aurait pu se produire sur le reste de leurs réserves. De plus, en période de pression sur la croissance et la demande, ces pays ont privilégié une stratégie qui augmente la compétitivité de leur industrie d'exportation. Ils ont davantage craint pour leurs réserves que pour la valeur de leur monnaie.
Pour les auteurs de l'étude, un tel comportement peut sembler logique pour de petites économies, mais il ne résout pas un problème caractérisé par une faible demande globale.
* AIZENMAN J. & HUTCHINSON M. (2010),
International Financial Markets and Transmission of the Crises: Determinants of Exchange Market Pressure and Absorption by International Reserveswww.ssc.wisc.edu/... , University of California, Conference on Global Economic Crisis.
La dette publique freine la reprise
Les économistes se penchent de plus en plus sur les effets de l'augmentation de la dette publique, notamment sur la croissance économique. La crise de la dette grecque et les craintes de propagation des turbulences sur toute la zone euro ont largement été décrites par les médias. L'euro a baissé par rapport au franc et réduit les chances des exportateurs suisses sur les marchés de l'eurozone.
Une première étude réalisée par deux experts fort réputés (Reinhart et Rogoff, 2010) avait observé un écart de croissance de 2,6% entre les pays peu endettés (30% du PIB) et les pays fortement endettés (plus de 90%). Ils avaient notamment mis en exergue l'aggravation de ces effets dès que la dette publique franchit la barre des 90% du PIB.
Kumar et Woo, deux économistes du FMI*, complètent ces travaux car Reinhart et Rogoff n'avaient pas pris en compte d'autres facteurs de croissance ni étudié l'éventuation d'une relation de causalité inverse: une faible croissance économique peut aggraver la dette publique. Kumar et Woo poursuivent sur cette voie en s'appuyant d'une part sur les études économiques consacrées aux seuls pays émergents et d'autre part une littérature abondante sur les facteurs de croissance. En effet, l'augmentation d'endettement peut freiner la croissance par différents canaux. L'augmentation de la dette peut pousser les taux d'intérêt à la hausse et ainsi freiner l'investissement. Elle peut faire craindre un relèvement des impôts, une hausse de l'inflation ou accroître l'incertitude des acteurs économiques et les inciter à moins prendre de risques, donc à moins investir.
L’étude de Kumar et Woo montre qu'une augmentation de 10% de la dette publique réduit la croissance annuelle de 0,25% sur une longue période. Leur travail empirique se base sur la période allant de 1970 à 2007 et porte aussi bien sur les pays émergents que les pays industrialisés. Le ralentissement est de 0,15 à 0,2% dans les premiers et de 0,3 à 0,4% dans les seconds. L'explication à cet écart tient au développement du système financier et à un accès incertain aux marchés internationaux des capitaux.
Cette détérioration de la croissance reflète un ralentissement de la productivité induit par une diminution de l'effort d'investissement de 0,4% en moyenne. Une autre observation s'avère cruciale: le niveau initial de la dette publique. Si elle dépasse 90% avant que ne se produise l'augmentation de la dette, la croissance sera réduite plus fortement que si elle part d'un bas niveau (30%). La différence est de 1,3% dans les pays industrialisés et de 2,8% dans les pays émergents.
* KUMAR M.S. & WOO J. (2010),
Public debt and growthwww.imf.org/..., IMF Working paper WP/10/174.
La future détérioration de la dette publique
Le terme de faillite des Etats est, depuis la crise grecque, largement répandu dans les médias. La dette publique s'est fortement accrue à la suite de la crise financière et de l'intervention des Etats. En pourcentage du PIB, elle devrait dépasser 100% dans les pays industrialisés l'année prochaine. Pourtant, le pire est à venir selon un
travail de recherchewww.bis.org/... de la
BRIwww.bis.org*. Or cette haute autorité monétaire n'a pas coutume de dramatiser la situation. Pourtant les auteurs affirment que le vieillissement de la population, par ses effets sur les finances publiques, «crée encore un plus grand danger» que les implications de crise financière.
La détérioration résulte en partie des plans de relance massifs et coûteux réalisés pendant la crise financière. Ils représentent 13,2% du PIB des pays industrialisés, y compris l'injection de capitaux dans les banques et les achats de titres, mais sans les garanties de dettes. L'impact a été considérable sur les finances publiques: une détérioration de 20 à 30% du PIB en trois ans, selon la BRI. Sans une réaction énergique des pouvoir publics, la tendance ne s'améliorera pas de sitôt. Or la croissance économique est moindre dès que la dette publique s'approche de 100% du PIB.
Il est encore plus important de cerner la nature du problème, selon les auteurs. Elle n'est pas cyclique. Elle ne s'évaporera pas donc avec le retour de la croissance économique. Elle est structurelle. D'ailleurs ni l'emploi ni la croissance ne devraient rapidement retrouver leur niveau d'avant la crise, selon les auteurs de l'étude. Le déficit public est en effet de plus en plus lié au vieillissement démographique et à ses coûts en termes de santé et de retraite. Or le rapport entre la population active et les personnes à la retraite va progressivement se détériorer, spécialement au Japon, en Espagne, en Italie et en Grèce. Nous remarquerons que nous retrouvons les pays les plus visés actuellement.
Les prévisions à long terme sont très pessimistes si l'on intègre les promesses de financement liées au vieillissement, même si les auteurs prennent volontairement des hypothèses favorables telles que le maintien des taux d'intérêt actuels et une croissance économique revenant au niveau d'avant la grande récession.
D'ici 2020, le déficit budgétaire augmenterait de 13% du PIB en Irlande, 8 à 10% aux Etats-Unis, Royaume-Uni, Japon, Espagne et 3 à 7% en Allemagne, Grèce et au Portugal. Cette détérioration augmenterait encore le fardeau de la dette et le ferait grimper à 300% du PIB au Japon, 200% au Royaume-Uni et 150% aux Etats-Unis, France, Italie et Grèce. Ce n'est naturellement pas durable.
Les efforts exigés sont importants. Mais pour que les mesures sur les engagements de l'Etat liés au vieillissement ne pénalisent pas la conjoncture, mieux vaut un relèvement de l'âge de la retraite qu'une hausse des impôts.
* CECCHETTI S.G., MOHANTY M.S. & ZAMPOLI F. (2010),
The future of public debt: prospects ans implicationswww.bis.org/..., Bank for International Settlements, Working Paper No 300.
Le Kiwi plus fort que le franc
L'attention des médias se focalise sur les plus faibles. La Grèce par exemple. Mais pourquoi, comme en sport, ne parlerions-nous pas des plus forts, ceux qui naviguent sans heurts sur les mers houleuses de l'économie? Parlons de la Nouvelle-Zélande! Sa monnaie est appelée «Kiwi», du nom de l’oiseau aux ailes atrophiées que l’on trouve sur l’île. Or le dollar néo-zélandais a gagné 20% en un an par rapport au franc suisse. Il vaut 0,80 franc actuellement.
La Nouvelle-Zélande n'est certes pas un pays asiatique, mais il profite grandement du boom chinois. Depuis qu'en octobre 2008, les deux pays ont signé un accord commercial, l'Empire du Milieu s'est progressivement imposé comme son deuxième principal partenaire commercial, derrière l'Australie. Et comme la Chine est le premier pays d'exportation de l'Australie, la forte croissance de l'économie chinoise lui profite pleinement. Le PIB devrait croître de 2,6% cette année et de 3,8% l'année prochaine, selon certains experts.
Le tableau de la Nouvelle-Zélande est peut-être terni par un déficit de la balance courante (balance commerciale + transferts + revenus) qui atteint 6,7% du PIB à la fin 2009. On dit généralement qu'un excédent courant permet à un pays de rembourser sa dette. Mais si les investisseurs ne s'attardent guère sur ce chiffre, c'est en raison de la solidité d'autres facteurs. Si l'on ajoute le solde des investissements directs et des placements de portefeuille, le solde est positif à hauteur de 6% du PIB. Les investisseurs internationaux achètent massivement les obligations néo-zélandaises. Et les entreprises étrangères choisissent de plus en plus souvent la Nouvelle-Zélande pour y implanter des sites de production.
L'une des raisons de cette tendance favorable nous est fournie par une
étudewww.oecd.org/... publiée par l'OCDE ce mois-ci*. Elle porte sur le poids des contributions sociales. Les économistes parlent en particulier de «coin fiscal» («tax wedge» en anglais) pour désigner l'écart entre le coût de la main d'œuvre pour l'employeur et la rémunération nette que reçoit le salarié après impôt. Plus ce coin fiscal est bas et plus le pays est attractif. La Nouvelle-Zélande arrive largement en tête des pays étudiés. Le coin fiscal n'est que de 0,6% des coûts salariaux (pour les couples mariés avec 2 enfants). La moyenne des pays de l'OCDE est à 26%. La Suisse est dans le meilleur tiers avec 17,2%. A l'inverse, les trois pays les moins intéressants sont la Hongrie (43,7%), la Grèce (41,7%) et la France (41,7%).
La Nouvelle-Zélande profite aussi de l'excédent de la balance commerciale et de la fermeté des matières premières. Certes, comme la Suisse, le pays est très sensible à la vigueur de son secteur d'exportation, mais la reprise économique tend à se matérialiser également dans les secteurs orientés sur l'économie domestique et dans les chiffres de l'emploi.
* OCDE (2010),
Les impôts sur les salaireswww.oecd.org/... , Paris.
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